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Parcoursup, année zéro - Marie Piquemal, Libération, février 2018,

samedi 17 février 2018, par Laurence, Mariannick

  1. Benie, en terminale à la Courneuve : « Parcoursup, c’est déjà galère, avant même de rentrer des vœux » ; 2 février.
  2. Une prof principale : « Je n’ai jamais vu de telles tensions entre familles et enseignants » ; 5 février.
  3. Une vice-présidente d’Université : « Nous sommes dans le brouillard. Avec quels moyens allons-nous éplucher les candidatures ? » ; 12 février.
  4. Une conseillère d’éducation : « Que va-t-il se passer dans les licences les plus demandées quand le nombre de places sera atteint ? » ; 17 février.

Elèves, profs, conseillers d’orientation mais aussi enseignants-chercheurs... Tous sont en première ligne face à la réforme de l’accès au supérieur, qui se met en place à toute vitesse. « Libération » leur donne la parole pour qu’ils racontent les bouleversements en cours.

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La réforme de l’accès à l’université se met en place au pas de course. Alors que la loi n’a pas été votée de façon définitive par le Parlement (le débat au Sénat est prévu le 7 février), des changements importants s’opèrent en ce moment dans les lycées et les universités. Première modification, certainement la plus visible et médiatique, la nouvelle plateforme Parcoursup, remplaçante d’APB (admission post-bac) opérationnelle depuis dix jours. Mais derrière cet outil, c’est bien une refonte en profondeur de l’accès à l’université qui se joue.

Elèves de terminale, étudiants en réorientation, profs principaux de lycée, conseillers d’orientation, parents mais aussi enseignants chercheurs et équipes administratives côté fac, tous se retrouvent en première ligne. Libération a décidé de leur donner la parole au cours des prochains mois. Pour que chacun raconte, avec ses mots et son ressenti, cette réforme vécue de l’intérieur.

Benie

Bénie, 18 ans, en terminale scientifique (option physique-chimie), à la Courneuve, en Seine-Saint-Denis :

« Pour l’instant, je me suis juste inscrite sur Parcoursup, je n’ai pas encore rentré de vœux. Mais rien que l’inscription, c’était déjà compliqué. J’ai galéré, comme tout le monde dans ma classe d’ailleurs. Il fallait par exemple le numéro INE (NDLR : identifiant national étudiant), qui est mentionné sur le courrier reçu pour les résultats du bac de français… Sauf que je l’avais plus. La plupart des élèves autour de moi l’ont perdu aussi. Donc galère. Il a fallu faire la queue pour que la CPE (conseillère principale d’éducation) nous les imprime. Pareil pour les échelons de bourse, c’est pas évident d’avoir tous les documents qu’ils demandent sur cette plateforme. Une fois inscrit, on doit voir apparaître dans notre dossier les bulletins scolaires, mais ça ne marche pas pour tous, certains élèves n’ont rien. Vraiment, ce n’est pas simple.

Un mercredi tous les quinze jours, le prof principal et le conseiller d’orientation nous donnent des précisions sur comment ça fonctionne, genre "vous avez jusqu’à telle date", mais ils ne nous aident pas vraiment. Par exemple, ils nous ont dit qu’on devait faire une lettre de motivation pour chaque vœu. J’ai jamais fait ça de ma vie, je ne sais pas faire. Il faut que je sache justifier chacun de mes vœux… Franchement, je sais pas quoi répondre. Pour moi, le premier critère c’est la distance, que ce soit près de chez moi, et aussi dans une école publique. C’est aussi pour ça que je veux être à La Courneuve ou à côté, parce qu’à Paris, la plupart des écoles sont payantes. A la base, je pensais à un BTS optique, puis j’ai regardé. Ils disent qu’après, il n’est pas possible de continuer les études. Je me dis que peut-être j’aurais envie de poursuivre après le BTS, du coup, là, je pense à l’informatique. Je me suis dit ça comme ça.

A la maison, j’en parle pas. Et c’est très galère d’avoir un rendez-vous avec la conseillère d’orientation, elle n’est pas beaucoup au lycée. Et je veux pas rater des cours. C’est stressant tout ça. »


Aujourd’hui, une professeure principale de terminale ES

[Elle préfére rester anonyme pour ne pas avoir d’ennui avec sa hiérarchie. Elle enseigne les sciences économiques et sociales (SES) dans un lycée semi-rural de 1 600 élèves dans les Hauts-de-France.]

« L’un de mes collègues est venu me trouver en décembre pour me dire qu’il était nommé deuxième prof principal dans ma classe de terminale. C’est un détail, mais nous n’avons eu aucune information officielle, ni même sur la répartition de qui fait quoi. Tout s’est fait à l’arrache. Le proviseur a même été obligé de désigner certains profs d’office car il n’y avait pas suffisamment de volontaires.

« La prime de 1 200 euros annuelle [versée aux professeurs principaux, ndlr] ne suffit pas pour convaincre, vu les responsabilités et le brouillard dans lequel nous sommes. En janvier, je me suis quand même retrouvée à présenter un PowerPoint sur le fonctionnement de Parcoursup qu’on m’a communiqué… trente minutes avant la réunion ! Les parents étaient déjà dans les couloirs. C’était limite un sketch. On ne nous laisse pas le temps de comprendre comment cela fonctionne et nous ne sommes pas formés pour l’orientation. On fait comme si Parcoursup était simple mais ce n’est pas simple du tout !
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Laure Echalier, vice-présidente déléguée de l’université Paul-Valery, à Montpellier

Laure Echalier est aussi chargée de la mission Initiative d’excellence en formations innovantes (Idefi) sur la réussite en première année de licence.

« Nous nous trouvons dans une situation d’insécurité juridique : la nouvelle plateforme Parcoursup nous oblige à mettre en place une réforme qui n’a, pour l’instant, pas d’existence légale. Dans les faits, on se retrouve forcé à appliquer un texte à cause d’un outil informatique. C’est quand même absurde. On obéissait à APB et maintenant on obéit à Parcoursup… Sans même connaître tous les éléments techniques !

Nous sommes dans le brouillard. Avec quels moyens allons-nous éplucher les candidatures ? Par exemple, en psychologie, nous recevons entre 5 000 et 8 000 dossiers pour 800 places. Dans l’état actuel des choses, il sera humainement impossible d’avoir le temps de les ouvrir un à un. Ce n’est pas tant une question d’argent, mais de moyens humains. Les enseignants-chercheurs font déjà beaucoup d’heures sup. On peut difficilement leur en demander plus encore.


Catherine Sindicas, conseillère d’orientation
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Le titre des conseillers d’orientation a changé, on doit désormais dire : psychologue de l’éducation nationale spécialité éducation, développement et conseil en orientation scolaire et professionnelle. Catherine Sindicas travaille depuis vingt ans au CIO (centre d’information et d’orientation) de Clamart, dans les Hauts-de-Seine.

« On commence enfin à y voir plus clair. Les informations nous sont parvenues au compte-gouttes jusqu’à fin janvier. On a même dû retarder les séances d’informations aux familles car jusque-là nous n’avions pas suffisamment d’éléments pour les renseigner. Et puis, il y a des cafouillages. Par exemple, le rectorat nous avait expliqué que pour les licences Staps et psycho, les élèves d’Ile-de-France pouvaient postuler dans n’importe quelle université de la région, la sectorisation n’étant plus le périmètre de l’académie mais de la région académique. Sauf qu’en ouvrant Parcoursup, surprise : les informations indiquaient l’inverse. On a fait remonter le problème, c’était un mauvais paramétrage de Parcoursup par les universités… L’erreur n’a été modifiée que la semaine dernière sur la plateforme.

« Il reste cette question à laquelle je n’arrive pas à avoir de réponse, elle est pourtant centrale : que va-t-il se passer dans les licences les plus demandées quand le nombre de places sera atteint ? Comment cela va finir pour les élèves sur la liste d’attente ? Le ministère a assuré qu’il n’y aura pas de sélection, mais comment les choses vont se passer concrètement ?

« Je conseille aux élèves de formuler leurs vœux en fonction de leurs envies, mais en élargissant au maximum les choix d’universités pour une même licence. Pour l’instant, je ne vois pas bien l’amélioration par rapport à l’ancien système APB, sauf sur un point : ils ne sont plus obligés de hiérarchiser leurs vœux, et cela enlève un vrai stress. Pour le reste, évidemment le tirage au sort n’était pas une bonne solution, mais c’était une pratique à la marge, et il suffisait d’ouvrir plus de places dans les licences concernées. Ce que je déplore aussi, c’est la façon dont nous, ex-conseillers d’orientation [il faut désormais dire psychologue de l’éducation nationale, spécialiste du conseil en orientation, ndlr], sommes mis totalement de côté dans cette réforme. Le ministère a transféré le cœur de notre métier aux professeurs principaux alors qu’ils ne sont pas formés pour… Que devient-on ? On disparaît ? »